Culture · Cérémonies & Cosmologie
Les funérailles Iboï : quand la joie accompagne les morts
Par Louis Gomis — Locuteur natif uboï
Dans de nombreuses cultures, les funérailles sont synonymes de deuil, de silence et de larmes. Chez le peuple Iboï, elles sont tout cela — mais aussi bien davantage. Elles sont une cérémonie d'intronisation, un tribunal de la mémoire, une parade de fierté et une fête collective.
Le gvomblo ouvre la cérémonie
Tout commence par le son du gvomblo — instrument de musique funéraire unique au peuple Iboï, dont la voix peut se propager bien au-delà des limites du village. Ce n'est pas un simple signal sonore : c'est une annonce adressée aux Dja-haana, les ancêtres de l'au-delà. La cérémonie commence vraiment quand le gvomblo résonne — pas avant.
Be-yekal : la confession publique
En marge de la place centrale se déroulent les Be-yekal. Le terme vient de be-yek — insulter — mais be-yekal est si enrobé, si ritualisé, qu'il perd toute agressivité tout en conservant sa charge critique. Le locuteur guboï comprend qu'il s'agit d'un humour noir codifié, une vérité dite avec des gants. Des proches du défunt, souvent les épouses de son frère, miment ses travers : avarice, égoïsme, polémiques. Ce que personne n'osait dire de son vivant ressort maintenant. Le défunt part sans mensonge — tel qu'il était vraiment.
Les danses gnaf gnaf : la lamentation collective
Les danses gnaf gnaf expriment la douleur mise de côté par les Be-yekal. On chante la souffrance, la dureté de cette terre, la solitude du vivant face à la mort. Les chants s'adressent parfois directement à U-nam U-safo :
« Gue hib U-nam U-safo... »
— S'il plaît à Dieu... · Expression quotidienne en guboï
A pik : la parade de fierté du clan
Le point culminant est A pik — la parade. On ne danse pas : on défile. Les membres du clan s'avancent avec dignité pendant que U-su, le griot, joue sur le gvomblo la partition secrète de la famille. Chaque famille Iboï possède sa propre mélodie codée, que seuls les initiés peuvent reconnaître. A pik est un acte d'affirmation collective : face à la mort, le clan dit — nous sommes là, nous continuons.
| ÉTAPE | NOM | SIGNIFICATION |
|---|
| 1 | Le gvomblo | Annonce aux ancêtres, ouverture |
| 2 | Be-yekal | Humour noir codifié, confession publique |
| 3 | Danses gnaf gnaf | Lamentation, prière à U-nam U-safo |
| 4 | A pik | Parade de fierté, affirmation du clan |
La cosmologie Iboï : Dieu, ancêtres et esprits
Par Louis Gomis — Locuteur natif uboï
Lorsqu'on aborde la spiritualité du peuple Iboï, on entre dans un univers d'une cohérence remarquable, où chaque entité occupe une place précise et remplit une fonction définie. Ce n'est ni le monothéisme au sens occidental du terme, ni le polythéisme tel qu'on l'entend dans les traditions grecques ou romaines. C'est un système à part entière, avec sa propre logique, ses propres hiérarchies et ses propres règles.
Ce qui frappe d'emblée, c'est que la langue guboï elle-même encode cette distinction. Là où le français utilise un seul mot — Dieu — le guboï dispose de termes radicalement différents pour des réalités radicalement différentes. La grammaire est déjà une philosophie.
U-nam U-safo : le Créateur suprême
Au sommet de la cosmologie Iboï trône U-nam U-safo, le Dieu tout-puissant, le Créateur de toutes choses. Il est si grand, si magnanime, qu'il est presque inaccessible au commun des mortels. Il est l'autorité suprême qui valide ou invalide les actions de toutes les autres entités spirituelles. Dans la bouche des Iboï, on entend souvent : Gue hib U-nam U-safo... — S'il plaît à Dieu.
U-haan et Dja-haana : les ancêtres gardiens
Entre U-nam U-safo et les vivants existe un niveau intermédiaire capital : celui des Dja-haana (singulier : U-haan), les ancêtres défunts devenus esprits protecteurs. U-haan n'est pas simplement un mort — c'est un membre de la famille qui a acquis un nouveau statut : celui de veilleur, de juge, de gardien du clan. Sans cérémonies funéraires, U-haan n'a pas de place dans le conseil des ancêtres.
Dja-gnouh et Dja-gnouha : les esprits contractuels
À côté des ancêtres gardiens existent les Dja-gnouha (singulier : Dja-gnouh), des agents polyvalents qui ne fonctionnent que sur une base contractuelle. On consulte un Dja-gnouh pour des demandes précises — succès, prospérité, travail — moyennant un sacrifice animal aux résultats obtenus. Tout manquement aux clauses du contrat peut avoir des conséquences désastreuses.
| ENTITÉ | NATURE | RELATION AVEC LES VIVANTS |
|---|
| U-nam U-safo | Créateur suprême, unique | Autorité absolue, inaccessible directement |
| Dja-haana | Ancêtres-esprits du clan | Lien familial, protection conditionnelle à l'ordre moral |
| Dja-gnouha | Esprits contractuels | Relation de prestation de service, base contractuelle |
Conte · Version originale en guboï
U-nam U-safo ngo u-nam u-suno tibi
Conte du peuple Iboï — transmis et écrit par Louis Gomis, locuteur natif uboï
U-nam U-safo ngo u-nam u-suno tibi.
U-nam u-suno won U-nam usafo :
— Ngot u-safo-èn, a-nam ili-èn ngo guero-èn. Me ma go u-suno-am, ma nam ili-am ngo guero-am.
U-nam U-safo yegna te u-nam usuno mbatch guzup, ndi ngopna :
— A tivé te venen, aka ma hi yopen, aka ma hi lalen, ayi ngo gue-ro hen ?
U-nam u-suno nuta ngha, wona :
— Hey, kuna ma tivé.
U-nam U-safo ki ngopne u-nam u-suno gu manang :
— A tivé te venen, aka ma hi yopen, aka ma hi lalen, ayi ngo gue-ro hen ?
U-nam u-suno nuta ngha, wona :
— Hey, kuna ma tivé. Ma med ni ma vega ngo ili-am ngo guero-am, mben-té me hena-am.
U-nam U-safo ki ngopne u-nam u-suno gu ma-heh :
— A tivé te venen, aka ma hi yopen, aka ma hi lalen, ayi ngo gue-ro hen ?
U-nam u-suno nouta ngha, ni meli :
— Ma a yeg kogn ku ma wonen. Masaat u-safo hen. Nge kip ma ku nge wo-nang.
U-nam u-safo ngar-sa ngo u-nam u-suno a ma ga maheh. U-ve masa va-dom.
A fali o mana dina ga-heh, ga-nigèn mbet. Din kip tim u-suno. Ma lu-heh na ker-gue, ga-lin pah, gue-ro paag bniss. Gu-dukun déent ama akos. Bneg bu goy, i-li u-suno pona-ra u-nam u-suno : «Waal-am nissi», «guero-am mbatch bniss», «ma hip ma ku ma gnama ngo véel-am».
U-nam u-suno meh, maa-nile ku wona. A kos-rom nde-men. Kogn kip kay, de-do mbatch be-herg, gero mabtch bniss. Be-neg nava-ha ngo bneg bu-gnokum. Veel u-nam u-sunu wara bnis o te mbeo u-hena.
Kogn palaketa, u-nam u-suno peel ili-rom iladaro ngo guro-rom galadaro. Sa-jingle ama ge-hana fa-nam. A-né amala mbeta, Ili ngo gero u-souno yed na ndulun gue-hana fa-nam. U-nam u-souno faset ndi paag be-zupre ili-rom ngo guero-rom.
«Ili-am ngo guero-am, nge niim U-nam U-safo. Mbugneto u-li agur-ro, be-gintala-gha, te nante nge din ngo maleh ma hohen».
I-li nouta u-nam u-suno, na wona : «u-min be-fal te u-safo ngo a-ro a hileh a mine ba-yin ge-sina»
U-nam u-suno peel gero ga-hileh galadaro, be sih a mine ba yin ge-sina. Gero njingle ama ge-hana fa-nam.
Ba-dingoli a paagm be won a min ba-yin ge-sina. I-li wona te kedj a-djegen ge-hana. Mbeta kedj a-djegen ge-hana ndi paag ge-yin ge-sina-ro : kuku kaku ku — kuku kaku ku — kuku kaku ku.
Ge-yin badingoli tivil i-li. U-haatch ki paag ge-yin ge-sina, ma ge-yin-ro tivil. U-ntirali yin, ma ge-yin-ro tivil i-li. Gero ga hileh yin ma gha-yin-nan tivil. Kmarink a mbenami. Mebeta kedj ama ge-hana ndi paag ge-yin-ro :
«Ghaak, ghaak, ghaké ghaak. U-nam u-suno, U-nam u-safo. U-nam u-suno won-me aniimen ; veel-ro mbatch bniss a mbéwo u-hena, kip ndeh ni mbega, akoss-rom kergi, a-fate be gintala-ghéen, te nisa-gha saan…»
Ge-yin kmarink tivi. U-nam u-suno wona «yoo, ge-yini tivi» ayi ama man be-bugn ago U-nam u-safo.
Ngo ta tchène bneg, kmarink kant ma hile be-fal U-safo. Pal o ghomna u-suno, di paag ge-yin-ro :
«Ghaak, ghaak, ghaké ghaak. U-nam u-suno, U-nam u-safo. U-nam u-suno won-me aniimen ; veel-ro mbatch bniss a mbéwo u-hena, kip ndeh ni mbega, akoss-rom kergi, a-fate be gintala-ghéen, te nisa-gha saan…»
Baager kmarink ngo baager a yantén. De u-li ngoy, a min be yeg ané. Ama U-safo, i-li ngo nambu. Na ngo ge-yana, akobaha, bayaab. I-li u-safo ngo ama ku-hiven ga neg galadaro.
Kmarink kil, kil, tedna U-safo ki paag ge-yin-ro :
«Ghaak, ghaak, ghaké ghaak. U-nam u-suno, U-nam u-safo. U-nam u-suno won-me aniimen ; veel-ro mbatch bniss a mbéwo u-hena, kip ndeh ni mbega, akoss-rom kergi, a-fate be gintala-ghéen, te nisa-gha saan…»
Adim U-safo ngidaha, kmarink wutchina, pa gintala U-nam U-safo ndi paag be zup gu-bugn u-nam usuno :
«Ghaak, ghaak, ghaké ghaak. U-nam u-suno, U-nam u-safo. U-nam u-suno won-me aniimen ; veel-ro mbatch bniss a mbéwo u-hena, kip ndeh ni mbega, akoss-rom kergi, a-fate be gintala-ghéen, te nisa-gha saan…»
U-nam U-safo tivin be-yeg kogn ku kmarink nzupi. Ngo be hib bassin-ro, navaha won kmarink : «Navaat U-sunu, afa won u-nam u-suno, ma yegg e-sina-rom. Gumb-aghen, ma gidaha maleh, dina tima te gha sa ghaladaro mdjebtahang».
Kmarink pulete gmassa. A mbatcha be vet u-suno, din a lé tim te kuhun. Ga-lin web, de-do ndjebete, gero kantete, i-li ma ku na yaaba ngo kuna na gnama. Akoss u-nam u-suno navaha ngo ni mbi go ge-faag.
Nena u-nam u-suno ndehm gu U-nam u-safo a ngo ulé.
Ama man a koss ngo i-ili, gero, de-do.
Uli ndjedé ngo umalo.
La Querelle du Roi de la Terre et du Roi du Ciel
Conte du peuple Iboï — transmis et écrit par Louis Gomis, locuteur natif uboï
« Ghaak, ghaak, ghaké ghaak. Le Roi de la Terre au Roi du Ciel. Le Roi de la Terre m'envoie te dire qu'il a péché contre toi... »
— Chant-prière de Kmarink, la grue cendrée
En ce temps-là, le Roi de la Terre s'en alla trouver Dieu, le Roi du Ciel, et lui tint ce discours : Reste dans ton Ciel et règne sur ton peuple céleste. Quant à moi, je reste sur Terre et règne sur mon peuple terrien. Nous n'avons plus rien à nous dire.
Dieu écouta la requête jusqu'au bout. Puis, par trois fois, il posa la même question au Roi de la Terre : Tu veux vraiment que je te laisse tranquille, que je cesse de veiller sur toi et sur ton peuple ? Et par trois fois, le Roi de la Terre répondit avec arrogance que oui — il n'avait pas besoin de Dieu. Ce fut ainsi qu'ils se séparèrent dans la querelle.
Trois années passèrent. Un fléau terrible s'abattit sur la Terre. La pluie cessa, les champs se desséchèrent, les sources tarirent, les animaux et les plantes moururent en masse. Les enfants du roi moururent un à un. Il n'en resta qu'un seul.
Dans sa détresse, le Roi de la Terre convoqua son peuple et lui demanda d'envoyer un émissaire au Ciel. Seul un oiseau au chant puissant pouvait accomplir cette mission. La tourterelle (ba-dingoli), le corbeau (u-haatch), le rossignol (u-ntirali) — tous furent auditionnés, tous furent écartés. Seul le kmarink — la grue cendrée — fut retenu, pour la puissance trompétante de sa voix.
Dès l'aube, la grue prit son envol. Par trois fois au cours de son ascension, elle entonna son chant-prière :
« Ghaak, ghaak, ghaké ghaak.
Le Roi de la Terre au Roi du Ciel.
Le Roi de la Terre m'envoie te dire qu'il a péché contre toi ;
que ses enfants sont tous décimés, il n'en reste qu'un seul ;
qu'il ne sait plus quoi faire, son royaume est détruit ;
une grande sécheresse y sévit ;
il vient s'agenouiller devant toi pour te supplier de le prendre en pitié. »
— Chant-prière de Kmarink
Les portes du Ciel s'ouvrirent. Dieu écouta. Dans sa magnanimité, il répondit : Retourne sur Terre. Va dire à ton roi que sa prière a été exaucée. Les jours de détresse et de malheur sont terminés.
La grue redescendit. Dès qu'elle franchit les portes du Ciel, la pluie se mit à tomber. Les champs reverdirent, les animaux reprirent vie, les hommes purent à nouveau manger et boire. Le dernier fils du roi vivait encore.
Ce jour-là, le Roi de la Terre comprit que Dieu est le plus grand.
C'est à lui qu'appartiennent le monde, les hommes, les plantes et les animaux.
Personne ne peut l'égaler.
Nena u-nam u-suno ndehm gu U-nam u-safo a ngo ulé.
Ama man a koss ngo i-ili, gero, de-do.
Uli ndjedé ngo umalo.